-
Pieter Cornelis Emmer
« La traite atlantique a longtemps été considérée comme un accident unique et étrange sur la route que l’Europe a suivie vers la modernité. Au moment précis où les migrations forcées et l’esclavage avaient presque disparu dans la majeure partie de l’Europe occidentale, les deux institutions furent ressuscitées dans le but d’exploiter quelques-unes des nouvelles colonies conquises outremer. Dans l’Europe de l’Est et dans la péninsule ibérique, les choses étaient différentes. Dans ces régions, l’esclavage et le commerce des esclaves n’avaient jamais disparu et il ne fut pas surprenant de voir les Espagnols et les Portugais transposer l’esclavage et le commerce des esclaves dans les parties du Nouveau Monde qu’ils avaient acquises. Le crime entraîna le châtiment, puisque le développement économique de l’Europe de l’Est, de l’Espagne et du Portugal se retrouva à la traîne de celui de l’Europe occidentale. En s’accrochant à un système ancien, dépassé et inefficace de migration et de travail forcés, les Européens de l’Est et les Ibères avaient décroché. De la même façon, les Africains et les Arabes ont été incapables de développer une économie et une société modernes en raison de leur recours à ces institutions particulières [1].L’histoire économique de n’importe quelle région du globe semblait en somme démontrer clairement que le travail et la migration libres étaient synonymes de progrès et de prospérité dans tous les aspects de la vie humaine, alors que l’esclavage et la traite produisaient un effet contraire. Le fait que les pays les plus avancés au monde tels que le Royaume-Uni, la France et les Pays-Bas pratiquaient aussi la traite et avaient recours au travail des esclaves dans presque toutes leurs colonies outre-mer, semble expliquer pourquoi le développement de ces colonies fut aussi lent. L’impact négatif de l’esclavage était clairement démontré par l’écart de développement entre le Nord et le Sud des États-Unis. En bref, l’esclavage et la traite étaient synonymes de stagnation et de pauvreté, la migration et le travail libres l’étaient du contraire.
Cependant, au cours des cinquante dernières années, l’historiographie a fait volte-face. Robert Fogel et Stanley Engerman dans leur étude cliométrique Time on the Cross et, quinze ans plus tard, Robert Fogel dans son Without Consent or Contract ont dépeint un tableau assez différent. Leurs études quantitatives ont montré que l’esclavage fut un système de travail très efficace, et qu’au moment du boom de l’esclavage, avec l’industrie du coton, le taux de croissance du Sud des États-Unis était bien supérieur à celui du Nord. Des études complémentaires ayant recours à une approche similaire ont révélé que l’utilisation des esclaves comme main-d’œuvre dans les Caraïbes britanniques, françaises et néerlandaises fut aussi efficace, bien qu’à un degré inférieur à celui du Sud des États-Unis [2]. Même si les profits dégagés par la traite et par l’exploitation des esclaves dans les colonies étaient trop modestes pour avoir un impact significatif sur les économies européennes, ces institutions étaient plutôt sophistiquées et leur mise en œuvre au sein d’une économie capitaliste poussait plus avant la modernisation des pays qui y prenaient part. Ce retournement de l’historiographie a aujourd’hui atteint la région ibérique, puisqu’il apparaît que les colonies espagnoles et portugaises où l’on exploitait les esclaves affichèrent une croissance et une innovation économiques qui surpassaient celles de l’Espagne et du Portugal mêmes. L’Espagne et le Portugal n’étaient pas en retard parce que leurs colonies avaient recours au travail des esclaves, mais parce que les stimuli de l’innovation résultant de l’économie exportatrice des colonies n’avaient qu’une influence très limitée sur des tendances modernisatrices qui étaient trop faibles, en Espagne comme au Portugal [3].
L’historiographie de la traite atlantique a également connu un retournement de tendance. Les recherches récentes ont tenté de déterminer combien d’esclaves avaient quitté le continent africain pour le Nouveau Monde, quel était le taux de mortalité avant, pendant et après le voyage, et quels facteurs pourraient expliquer l’évolution de ce taux dans la durée. De plus, des informations complémentaires sur les autres traites africaines – celle interne à l’Afrique et celle pratiquée par les Arabes – sont maintenant disponibles. Ces découvertes récentes suggèrent que les trafiquants d’esclaves africains et arabes étaient présents sur bien plus de marchés qu’on ne l’avait supposé jusqu’à présent. Pourquoi donc la traite n’a-t-elle pas contribué à la modernisation de l’Afrique comme ce fut le cas dans le Nouveau Monde et en Europe [4] ?
Pour essayer de comprendre pourquoi les effets modernisateurs de la traite semblent avoir été très limités en Afrique, il est raisonnable d’étudier la traite atlantique, puisque des signes suggèrent que cette traite fut beaucoup plus dynamique que celles pratiquées par les Africains et les Arabes. Seule la traite atlantique a connu une augmentation exponentielle du volume trafiqué pendant une période relativement courte au cours du XVIIIe siècle, alors que l’évolution semble bien plus modeste dans le cas des traites africaine et arabe.
La traite atlantique a donc probablement eu un impact plus significatif que les deux autres. De plus, la traite atlantique fut la seule à importer en Afrique des produits jusqu’alors inconnus. Quelles conséquences ces importations eurent-elles sur l’économie africaine ? Pour finir, il nous faudra essayer de répondre à une question d’importance :pourquoi l’Afrique semble-t-elle avoir été capable de fournir un nombre virtuellement illimité d’esclaves.
L’IMPACT DES PRODUITS EUROPÉENS
Si les marchandises exportées ont eu peu d’incidence sur les économies européennes, qu’en est-il de l’Afrique lorsqu’on considère l’ensemble des importations venues d’Europe ? La quantité de tissu, d’armes et d’alcool a certainement eu des retombées sur la société et l’économie. Comment expliquer sinon qu’au XIXe siècle, les colons européens aient pu conquérir et se partager ce continent aussi aisément, en ne rencontrant pratiquement pas de résistance ? Selon une idée très répandue de nos jours, cette conquête rapide n’a été possible que parce que de grandes parties de l’Afrique avaient été affaiblies par la vente massive d’esclaves qui l’avait rendue en grande partie dépendante des importations européennes [5].L’émigration d’une grande partie de sa population affaiblit un pays sur le plan politique, militaire et économique, personne ne le contestera. En revanche, comment des produits relativement inoffensifs tels que le tissu et l’alcool pour-raient-ils y contribuer ? De nombreux historiens africains et un certain nombre de spécialistes européens de l’Afrique sont convaincus que l’importation de produits européens à l’époque de l’esclavage a nui à ce continent. Examinons leurs arguments. Tout d’abord, ils avancent que les produits importés étaient tous des produits finis, superflus ou même nuisibles; alors que des produits non manufacturés auraient pu stimuler l’artisanat africain. Au contraire, selon eux, l’importation intensive de tissus a empêché l’Afrique de développer sa propre industrie textile. Certains spécialistes de l’Afrique soulignent l’importance de cette question. Ils montrent que le besoin de tissus en Europe a entraîné la mécanisation du filage et du tissage. Le textile a été en effet l’un des piliers de la révolution industrielle qui a entraîné l’essor économique et par conséquent la richesse de l’Europe. En Afrique, cette révolution aurait été, selon eux, tuée dans l’œuf par les négriers européens qui, en échange d’or, d’ivoire et d’esclaves déversaient chaque année des quantités de tissu sur le marché africain.
Le deuxième argument avancé est que, en dehors de celle du textile, l’importation d’armes et de poudre aurait également nui à l’Afrique. La plupart de ces armes étaient aux mains des États qui livraient des esclaves à l’Europe.
Cela donna un tel pouvoir à certains pays qu’ils purent s’agrandir aux dépens de pays ne pouvant pas acquérir aussi facilement ces armes européennes. Or, les négriers européens savaient pertinemment que ce commerce n’était pas innocent. Plus ils importaient d’armes, plus les guerres éclataient et faisaient de prisonniers de guerre, ce qui augmentait l’offre pour la traite européenne.
Les autres produits importés étaient probablement moins néfastes que le textile et les armes, mais ils étaient certainement superflus. Que l’on échange des hommes contre une caisse de bière, du vin ou du cognac, contre de fausses perles, des couverts et des colliers sans valeur prouve bien que les dirigeants et les courtiers africains étaient tombés bien bas. De nombreux intellectuels africains ont honte de l’attitude de l’élite ouest-africaine qui a profité de la traite.
Mais pour eux, l’Europe reste le principal coupable. En guise de « remerciements », les Européens échangeaient des pacotilles contre des hommes et des femmes dans la force de l’âge, privant ainsi l’Afrique de ses forces vives.
Sans vouloir ici prendre position dans un débat où les émotions l’emportent, force est de constater que l’Afrique est, aujourd’hui encore, le parent pauvre du commerce international. De là à en chercher la cause dans la période de la traite et à montrer l’Europe du doigt, il n’y a qu’un pas. Dans ce contexte, tout son de cloche tendant à relativiser le rôle de la traite dans le développement de l’Afrique est stigmatisé comme un prétexte transparent visant à dédouaner et justifier les négriers européens. On considère la traite comme une pratique condamnable et inhumaine et il est donc « politiquement correct » d’en conclure que toutes les marchandises échangées étaient néfastes ou pour le moins inutiles à l’Afrique. Mais est-ce bien le cas ? La réalité historique se prête rarement à une simplification en termes de bien et de mal. La traite ne fait pas exception. Certes, ce marché ne peut inspirer que la honte à toute personne sensée. Cependant, la honte et la culpabilité ne devraient pas faire perdre tout sens critique dans l’interprétation des faits. C’est pourquoi il serait bon d’envisager sans idées préconçues l’influence réelle qu’ont eue sur l’économie africaine les marchandises venues d’Europe.
Ce qui frappe tout d’abord, c’est la position relativement isolée de l’Afrique dans le trafic international des marchandises. Il faut prendre en compte le fait que, avant 1800, le volume total du commerce international était très limité, au regard de nos critères actuels. L’ensemble des marchandises qui, vers 1500, ont été transportées d’un continent à l’autre, aurait tenu dans deux pétroliers géants modernes. Vers 1800, il en aurait fallu cinq. La plus grande partie de ces marchandises étaient destinées à des comptoirs européens et des colonies de plantations en Amérique du Nord et du Sud, et non à l’Afrique.
Pour elle, la valeur des importations et exportations par habitant ne dépassait pas un vingtième de celle de l’Amérique du Nord et un quarantième de celle de la Grande-Bretagne. Ces chiffres montrent que l’influence du commerce extérieur était relativement limitée. L’ensemble des importations ne dépassait pas 5% de la production intérieure. La grande majorité des Africains ignoraient tout des produits étrangers; ils mangeaient ce qu’ils produisaient, portaient les vêtements et utilisaient les outils fabriqués sur place.
Les marchandises apportées par les négriers étaient-elles si néfastes ? À l’époque, le textile, la poudre et les armes représentaient la part la plus importante du commerce international dans le monde entier. L’exportation vers l’Afrique n’avait donc rien de particulier, si ce n’est que les armes n’y occupaient qu’une place relativement restreinte, alors que celle du textile était plutôt plus importante qu’ailleurs. La totalité du tissu importé annuellement d’Europe par le biais des négriers n’aurait pas suffi à confectionner un mouchoir pour chacun des habitants de l’Afrique de l’Ouest et de l’Afrique centrale. La consommation de textile dépasse de loin les quantités importées. Cela signifie que l’industrie textile, malgré les importations, a pu se développer sans grand obstacle. Le textile de la traite ne représentait qu’une partie réduite du total de la consommation africaine.
Qu’en est-il des armes ? Elles ne pouvaient venir que d’Europe. Sans la traite, l’Afrique n’aurait pas possédé d’armes à feu. Cette constatation est juste, mais elle ne nous apprend rien sur les conséquences. Et ces conséquences furent limitées. Les armes importées en Afrique étaient surtout de vieux fusils, qui le plus souvent ne fonctionnaient plus. En outre, la poudre n’était pas très fiable sous les tropiques. Cependant, la demande existait car ces armes étaient prisées pour leur valeur symbolique. Armé d’un fusil, un guerrier semblait redoutable, même si en réalité l’arme était inutilisable. Quoi qu’il en soit, rien ne nous permet de penser que les fusils aient joué un rôle décisif dans une bataille ou un combat, à cette époque. Le commerce de fusils n’explique en rien l’essor ou la décadence d’États africains. Un fusil servait à blesser ou à tuer un soldat harnaché. Il était utile sur les champs de bataille européens, mais pas en Afrique où la cavalerie armée n’existait pas.
Si l’importation de textile et d’armes d’Europe était trop limitée pour avoir une influence sur la société africaine, il en était de même des produits « utiles » comme les barres de fer. L’Afrique de l’Ouest connaissait une pénurie de fer, c’est un fait. Elle était riche en minerai, mais disposait de trop peu de bois pour alimenter les fours nécessaires à la fonte. La majeure partie du métal utilisé a été importée d’autres régions, mais sûrement pas d’Europe. Chaque famille africaine possédait un ou plusieurs récipients en métal, des machettes, des couteaux et des lances, si bien que le fer importé d’Europe n’a pu répondre qu’à une infime partie des besoins.
Pour finir, qu’en est-il des boissons alcoolisées ? Au siècle dernier, les abolitionnistes mettaient souvent en avant l’effet de corruption que l’alcool a sur n’importe quelle société. Ces remarques entraient dans le cadre des campagnes de lutte contre la traite, mais également dans celles menées contre l’alcoolisme en Europe. Dans les deux continents, l’alcool aurait été à l’origine de bien des maux. Voilà un argument peu convaincant en ce qui concerne l’Afrique. Il est vrai que les Africains ne connaissaient que des boissons ayant un faible pourcentage d’alcool, mais cela ne signifie pas que le gin, le cognac et le genièvre aient été consommés. Comme pour les fusils, n’oublions pas la valeur symbolique des alcools européens. Aujourd’hui encore, au Ghana, de nombreuses cérémonies prennent un caractère plus solennel lorsque le vin d’offrande est du genièvre de Schiedam, ou dans d’autres pays africains du schnaps ou de l’aquavit danois.
Compte tenu de ces données, une seule conclusion s’impose. L’Afrique n’a rien reçu de substantiel en échange de ses esclaves. Voilà qui est à la fois rassurant et stupéfiant ! Qu’à l’époque de la traite, les autres continents n’aient guère tiré profit eux non plus de leur commerce est une maigre consolation.
L’Afrique était le seul continent à exporter presque exclusivement des hommes. Ce phénomène était unique. Le faible impact des produits importés sur l’économie africaine rend la traite massive des esclaves encore plus énigmatique que lorsque, récemment encore, on pensait que ces produits avaient eu de grandes – et néfastes – conséquences. La première version des faits donnait au moins aux Africains l’illusion que la traite avait laissé des traces tangibles, alors que la deuxième laisse insatisfait et rend presque invisibles les traces de l’exode forcé et massif.
Cependant, cette conclusion ne s’applique pas qu’à l’Afrique, mais également à l’émigration massive qu’a connue l’Europe après la première moitié du XIXe siècle. Plus de soixante millions d’Européens ont quitté leur foyer, plus ou moins de bon gré, pour aller s’installer en Amérique du Nord ou du Sud, en Australie et en Nouvelle-Zélande, sans aucune compensation pour leur pays d’origine. Vus sous cet angle, les fusils et les étoffes pour l’Afrique équivalent aux mandats et aux « dollars de Noël » que la première génération d’immigrés envoyait en Europe. Une petite minorité, parmi ceux qui étaient restés, pouvait ainsi s’offrir un peu de luxe. La situation était similaire en Afrique à l’époque de la traite [6].
LE COÛT DÉMOGRAPHIQUE DE LA TRAITE POUR L’AFRIQUE DE L’OUEST
En admettant que les marchandises importées d’Europe aient eu peu de répercussions sur l’économie africaine, la traite, elle, aurait-elle nui à la démographie ? Peut-on priver un pays de millions de ses habitants, et cela durant des siècles, sans que cette émigration ait des conséquences néfastes ?La traite atlantique concerne plus de douze millions de personnes, un chiffre impressionnant, surtout si l’on considère les conditions de transport rudimentaires de l’époque. Cependant, dans une optique démographique, les faits ne sont pas aussi alarmants qu’ils le paraissent de prime abord.
Après tout, l’expatriation de ces douze millions d’esclaves ne s’est pas faite en une année mais s’étale sur quatre siècles environ. L’exportation de ces esclaves a freiné la croissance de la population africaine, mais il ne peut être question de régression ni même de stagnation. Précisons cependant que cette conclusion s’applique au continent dans son ensemble. Car dans certaines régions d’Afrique, l’exportation d’esclaves a dépassé la croissance naturelle de la population. Il s’agit néanmoins de cas exceptionnels. Dans la partie ouest de l’Afrique, environ douze millions d’esclaves ont été exportés sur une période de près de quatre cents ans. Autrement dit, ce ne sont pas plus de 30000 esclaves par an en moyenne qui quittent les côtes d’Afrique de l’Ouest. Cette région compte à l’époque environ vingt millions de personnes, le taux d’émigration moyen ne dépasse donc pas 1,3 ‰ par an, alors que le taux de natalité est estimé à 45 ‰. Cela signifie que les répercussions de la traite européenne sur la croissance démographique sont quasiment insignifiantes. Ces chiffres expliquent en outre pourquoi, conscients de leur culpabilité, les explorateurs européens du XIXe siècle s’étonnent, lorsqu’ils pénètrent à l’intérieur de l’Afrique, de ne pas trouver des régions désertées ou habitées uniquement par des personnes âgées.
Cependant, ces chiffres réclament quelques précisions. Durant les quatre siècles qu’a duré la traite atlantique, l’exportation d’esclaves n’a bien sûr pas toujours été de 30000 individus par an. Elle en comptait parfois beaucoup plus, parfois beaucoup moins. La deuxième moitié du XVIIIe siècle a connu des pics de 100000 esclaves par an. Malgré tout, même pendant ces années-là, le pourcentage d’émigration forcée reste limité, comparé à l’émigration européenne vers l’Amérique au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, en particulier aux départs en masse des îles britanniques, du Portugal et d’Italie, pays pour lesquels personne n’a jamais parlé de « dépeuplement désastreux ».
Toutes ces données montrent que l’Afrique, sans l’intervention de Européens, aurait compté quelques millions d’habitants de plus aux alentours de 1850. Même si elle n’avait pas connu la traite atlantique, l’Afrique de l’Ouest n’aurait jamais connu une démographie comparable à celle de l’Europe de l’Ouest ou de l’Extrême Orient. On peut même se demander si, sans la traite, l’Afrique aurait pu nourrir l’ensemble de ses habitants. Après tout, le phénomène de la traite, qu’elle soit africaine, arabe ou atlantique, est la conséquence des nombreuses famines qui poussent les propriétaires d’esclaves africains à vendre leurs « biens ». La famine a toujours provoqué des migrations sur tous les continents. En cela, l’Afrique ne fait pas exception à la règle [7].
Ce qui est unique, ce sont les conditions dans lesquelles les émigrants africains quittent leur pays, à savoir en tant que captifs. Aucun ne quitte son pays de son plein gré. En outre, ni lui ni sa famille ne tirent profit de cette émigration forcée : le bénéfice en revient à son propriétaire. Cela aussi est unique.
Ces deux éléments expliquent pourquoi l’Afrique peut continuer à répondre à une demande en esclaves en constante augmentation. Si les émigrants européens, dissuadés par l’étrange régime de travail mécanique et les maladies mortelles, refusent, à la longue, d’aller travailler dans les plantations tropicales d’Amérique, en dépit d’un bon salaire, les esclaves africains, eux, n’ont pas le choix. S’ils l’avaient eu, ils ne seraient pas partis non plus. Mais la seule préoccupation des propriétaires africains est d’en obtenir un bon prix, quelle que soit leur destination.
Enfin, d’aucuns avancent que l’Europe a abusé de l’Afrique et que le prix payé pour un esclave n’est pas en rapport avec son coût de revient pour son pays, c’est-à-dire celui de sa nourriture de la naissance jusqu’au moment de la vente. Cela représenterait une perte économique considérable pour l’Afrique.
Cet argument est sans fondement. En effet, la valeur d’un esclave est déterminée par l’estimation du profit que le propriétaire aurait pu tirer de son travail.
S’il est faible, l’esclave sera vendu à bas prix. En Afrique, un esclave rapporte peu : le propriétaire s’estime heureux si ses esclaves parviennent à subvenir à leurs propres besoins. Si par hasard le travail d’un esclave rapporte davantage, par exemple à la suite de la découverte d’une mine d’or, le prix des esclaves augmente et les acheteurs sur la côte en ressentent immédiatement les conséquences. Le prix payé par les Européens n’est, quoi qu’il en soit, pas inférieur à celui payé par les Africains. Jamais les marchands africains et les courtiers n’ont bradé leurs esclaves aux Européens ni ne les ont cédés à un « prix d’ami ».
Bref, sur le plan démographique et sur le plan économique, l’exportation d’esclaves en Afrique représente les mêmes avantages et les mêmes inconvénients que l’émigration en Europe. Au-delà des conditions, forcées ou non, de départ, ce sont les perspectives qu’offre le Nouveau Monde qui distinguent ces deux courants de migration. En s’embarquant, les Européens espèrent une vie meilleure, moins de famines et de maladies, et la possibilité de posséder un jour un lopin de terre, de se marier jeune et de fonder une famille nombreuse. »
1 Commentaire

Mais Didon!!!!