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ACTE 7 : FIN SUR LES LOISIRS
La nature de l’activité
Nonobstant « avec qui », « comment » ou « à quel niveau » l’activité est pratiquée, il
convient de s’interroger sur la définition des caractéristiques propres à celle-ci. Chaque
activité, par elle-même, recouvre certaines exigences psychologiques ou
comportementales. Pour spécifier les sollicitations propres à chaque activité, l’analyse
peut être abordée sous un angle quantitatif portant sur le niveau de structuration, ou
bien encore selon une approche ergonomique.
Niveau de structuration. Le niveau de structuration est une dimension relevée par Stattin
et ses collaborateurs pour expliquer l’avènement ou le renforcement de conduites à
risques (Mahoney & Stattin, 2000 ; Mahoney et al., 2004). La notion de structuration
recouvre six caractéristiques : participation à des horaires réguliers, engagement
dans une activité guidée par des règles, emphase mise sur le développement de
certaines compétences qui augmente en complexité et en challenge au cours du temps,
performances dans l’activité nécessitant une attention soutenue, présence d’un
feedback sur le niveau de performance et direction de l’activité guidée par un adulte
(Hunter & Csikszentmihalyi, 2003 ; Mahoney et al., 2003). Il apparaît que les activités
structurées et « exigeantes » favorisent l’adaptation académique et sociale (Marsh, 1992).
À l’inverse, celles plus faiblement structurées (fréquentation de maisons de quartier,
sports de rue…) sont relativement néfastes quant aux conduites à risques des adolescents
(Eccles & Barber, 1999 ; Mahoney et al., 2003). L’absence de structuration serait associée à
un certain ennui, l’activité ne proposant aucun challenge motivant pour l’adolescent
(Caldwell et al, 1992). L’ennui et l’anxiété ressentis durant le temps extrascolaire avaient
déjà été associés à un moindre sentiment de compétences et au développement des
conduites tabagiques à l’adolescence (Smith & Caldwell, 1989). Ces résultats ont généralement alerté les chercheurs et acteurs sociaux (Eccles et al., 2003 ; Mahoney &Stattin, 2000). Pourtant, le temps extrascolaire ne peut être complètement occupé par des
activités structurées et exigeantes. Les activités de détente, sans sollicitations
particulières et sans adulte, sont appréciées et recherchées par les adolescents, ceci leur
permettant de se construire hors de la socialisation proposée par les adultes (Zaffran,
2000).Par ailleurs, on peut s’interroger sur le fait que la présence ou l’absence de structuration
soit une « condition nécessaire et suffisante » pour avoir les effets susmentionnés.
L’absence de structuration recouvre le plus souvent l’absence de supervision des activités
de loisirs par un adulte. Les loisirs non-structurés semblent surtout délétères lorsqu’ils
sont pratiqués avec des pairs « à risques ». Ceci questionne un autre aspect du contexte
social relevé par Mahoney et Stattin (2000). Face à l’imbrication des dimensions « niveau
de structuration de l’activité » et « contexte social où elle se pratique » (présence de pairs
à risques), les effets respectifs de chacun de ces termes peuvent légitimement être soumis
à l’investigation. Le faible niveau de structuration aurait-il une influence en soi ou ne
servirait-il que d’appel à certains adolescents déjà déviants ? Ainsi, en tenant compte de
ces deux facteurs de manière séparée, Persson et al. (2004) ont montré que la
fréquentation d’une maison de quartier, dans laquelle les activités de loisirs sont peu
structurées, n’est pas en soi problématique. C’est bien à la fréquentation de pairs
antisociaux que l’on peut attribuer le développement des conduites à risques. La
contradiction apparente dans les résultats, issue en partie de conceptualisations
distinctes, nécessite une définition rigoureuse de ce que recouvre l’idée de structuration,
notamment en neutralisant ce qui fait appel au contexte social.Enfin, les effets des activités de loisirs pouvant être contrastés selon le domaine
considéré, il conviendrait de caractériser ces activités par les compétences
psychologiques qu’elles requièrent.
Caractéristiques inhérentes à l’activité. Toute activité ou situation possède une écologie
particulière offrant des opportunités de développement selon ses sollicitations au niveau
physique, cognitif et social. Ces sollicitations sont à l’interface de la situation et de la
personne (Mischel & Shoda, 1995). Autrement dit, toute activité sollicite certaines
dimensions de la personnalité ou certaines compétences, lesquelles vont se développer au
fur et à mesure de sa pratique. Ce mécanisme a largement été étudié dans le cadre de la
psychologie du travail (Loarer, Vrignaud & Cloutier, 2000). On a ainsi pu montrer qu’il
existe une congruence entre le type d’intérêt des personnes et le type d’intérêt
caractérisant leur environnement professionnel (Vrignaud & Bernaud, 2005).
De manière similaire, chaque activité de loisirs peut être caractérisée par ce qu’elle
sollicite au niveau cognitif, social et émotionnel. Certaines activités, parce qu’elles font
surtout appel à des compétences bien particulières, viendraient alors les renforcer ou les
développer. C’est ainsi que Marsh (1992) propose d’expliquer la contribution à une
meilleure réussite académique par la tenue d’un journal au lycée. Cette activité
extrascolaire exige le développement de nombreuses compétences également attendues
dans la scolarité : compétences langagières mais aussi organisation et planification du
travail, capacité à travailler en groupe… De même, la pratique de sports de combat est
repérée comme susceptible de favoriser l’agression et les conduites antisociales parce
qu’elle fait appel à des compétences physiques et à une certaine combativité (Endresen &
Olweus, 2005). Une fois développées, ces compétences associées à une confiance en soi et
des attentes de réussites (Bandura, 1980) sont alors facilement transposables et utilisables
dans les situations de conflit. Ces observations invitent également à reconsidérer la construction de l’identité de genre
par les activités de loisirs. Si les garçons privilégient le sport et les filles les activités
manuelles et artistiques, ceci devrait a contrario favoriser le développement de
caractéristiques non typiques de leur sexe. En effet, la nécessité de régulation sociale et
d’habiletés interactionnelles inhérentes aux sports ainsi que les dimensions instrumento-spatiales qui existent dans les activités artistiques pourraient venir « contrarier » le
développement monolithique d’une identité de genre (McHale et al., 2004). Ce constat
crédite l’importance de relever de manière beaucoup plus fine les caractéristiques des
situations proposées par les diverses activités de loisirs. Il apparaît que l’utilisation d’une
approche plus ergonomique, se focalisant sur les sollicitations de l’activité, permettrait
d’éviter les classifications a priori, susceptibles d’amoindrir les résultats par un
regroupement trop large d’activités dans une même catégorie. Ainsi, elle pourrait offrir
des voies de recherches fructueuses pour étudier le rôle effectif des loisirs dans le
développement.
